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Compagnons – Les jours difficiles

« Je me sens si déprimé, Miguel. Jour après jour de nuages et d’obscurité. Puis, la pluie va-t-elle arrêter un jour? Rien de surprenant à ce que le capitaine ait nommé cet endroit le détroit de Désolation. Je me moque d’un certain Passage du Nord-Ouest. Je me moque de devenir riche grâce à la traite des fourrures. Je me moque de revendiquer des terres pour le roi. Je me moque des Espagnols, des Russes et des Américains. Je suis malade. Mon ventre est en feu. Les rues de Londres étaient difficiles, mais la vie sur ce petit navire, au milieu de nulle part, me rend fou. Je veux retourner chez moi. » Simon s’est tourné sur le côté en même temps que sa couchette se berçait en unisson avec les courants de Friendly Cove sur l’île de Vancouver.

Miguel, le jeune ami cubain de Simon, parlait avec compassion. « Les choses vont être différentes quand tu te sentiras mieux. Je vais parler au médecin. »

« NON! Il va encore me donner de l’huile de ricin. Je me sens pire, pas mieux quand j’en prends! »

Miguel comprenait. « J’aimerais être de retour à Cuba. Ma grand-mère saurait exactement quoi faire. Elle regarderait dans mes yeux et murmurerait “Avec cela, tu reviendras, mon petit garçon innocent et cela fera disparaître tes crampes d’estomac”. Elle me ferait de la soupe avec de quartiers de pigeon et de poulet, des carottes, des tranches de patate douce et de plantain, des tomates, du chou, du piment, du persil et des gousses d’ail. Quand les légumes seraient cuits, elle les écraserait ensemble pour épaissir le bouillon. Elle appellerait tous les membres de ma famille et tous mes amis et elle les ferait asseoir en cercle avec moi au centre. Puis, ma grand-mère servirait le bouillon avec des petits carrés de pain frits dans de l’huile et du beurre. Je dormirais et dormirais. Je me sentais toujours mieux le lendemain matin. »

En racontant son histoire, Miguel a eu une idée, « Je me demande si la grand-mère de Tyee peut t’aider. Allons à terre. »

Simon se sentait tellement malade et si déprimé que n’importe quelle idée semblait meilleure que de rester avec des crampes et de respirer l’air vicié du pont inférieur du Discovery.

Une fois arrivé dans le village Nootka, Miguel a trouvé leur ami Nootka. C’était difficile de se faire comprendre. Il y avait tant de peuples, tant de langues. Du nord de la côte jusqu’au sud, il y avait les Tlingit, les Haïda, les Tsimshian, les Bella Coola, les Kwagiulth, les Salish de la Côte, les Nuu-chah-nulth et de petits groupes tels que les Moachat, les Ahousat et les Sto:lo. Le meilleur moyen de communiquer était avec des signes de la main et des imitations.

Les problèmes de communication n’ont pas empêché les garçons de devenir de bons amis. Miguel a pointé en direction du ventre de Simon et Tyee a tiré un rideau imaginaire devant le visage de Simon pour indiquer qu’il voyait la maladie dans les yeux de son ami. Le jeune Nootka a tiré sur la chemise de Simon et l’a tiré vers grosse maison longue.

Miguel a pris une grande respiration, « J’aime l’odeur du cèdre, Simon. Chez moi, l’arôme du palmier flotte dans l’air. Mon peuple utilise le palmier pour tout. On sèche les fibres du tronc et on les tisse pour fabriquer des murs pour nos maisons et des clôtures pour nos cours. De la cime des arbres vient le « yagu », l’écorce dure et résistante aux insectes qui est utile pour faire du plâtre pour les murs. Puis, on utilise les grosses feuilles du palmier pour imperméabiliser nos maisons avec des toits en chaume. Les palmiers nous donnent du fourrage pour nourrir les porcs, du bois pour les meubles et des matériaux pour faire des cordes, des câbles, des paniers et même des sandales. Le palmier est le symbole de Cuba. Il représente la dignité et la détermination. Ces peuples du Pacifique sont comme mon peuple sauf que l’odeur musquée du cèdre remplace celle du palmier. »

Ils sont entrés dans la maison longue en passant à travers d’un gros poteau central. Simon a jeté un coup un peu partout. C’était la demeure du chef et elle mesurait quarante-cinq mètres de longueur sur douze mètres de largeur. L’odeur riche et humide de la forêt pluviale tempérée imprégnait les planches utilisées pour construire le toit solide et les murs. Les meubles consistaient en de simples boîtes de bois, de cuves, de plateaux, de sacs et de paniers tous fabriqués avec les fibres de bois naturel de la forêt. Leurs vêtements étaient faits d’écorce tissée dans un seul vêtement comme une cape ou une chemise ample qui allait jusqu’aux pieds. Les coquillages et le cuivre poli ajoutaient une touche de couleur, mais l’odeur et le toucher étaient principalement ceux du bois. Pas le palmier dont se rappelait Miguel, mais le cèdre, le pin, l’épinette, la pruche, le sapin, l’aulne, l’érable et le peuplier utilisés pour améliorer tous les aspects de la vie des Autochtones. Le bois naturel de la forêt pluviale tempérée était utilisé pour faire des outils, des armes, des tapis, des paniers, des cages à poisson, des cordes en plus d’être transformé pour faire de la colle, des composés imperméabilisants, des nettoyants, des parfums et des médicaments.

« Mon peuple utilise le palmier de nos jungles et ces peuples utilisent les arbres de leurs forêts. »

Simon a acquiescé de la tête, mais il avait de nouveau des crampes d’estomac. Tyee l’a amené chez sa grand-mère. Miguel a utilisé son corps pour décrire les symptômes de Simon. Il a frotté son ventre et il a sorti la langue en faisant semblant de vomir. Il s’est accroupi et il a fait du bruit avec sa langue pour imiter le son de la diarrhée. La grand-mère a souri et a commencé à déshabiller le garçon avec ses mains tendres et douces.

Simon a résisté. « Ne me fait pas honte Simon. Regarde Tyee, il fait des cercles avec ses doigts. Elle cherche la variole. Tu sais comment la variole peut être mortelle pour ces peuples. Et ne te couvre pas. Elle regarde pour voir si tu as la syphilis. »

Malgré son embarras, Simon s’est rendu compte que la vieille femme voulait protéger son peuple contre les maladies européennes qui tuaient des tribus entières le long de la côte.

Certaine que la maladie était la grippe, elle a fait coucher Simon sur une longue planche de cèdre près d’un feu couvant. De l’eau bouillait dans les braises et la femme âgée a préparé un thé fragrant en utilisant de l’écorce de pruche occidentale. Avant de servir le thé, elle a frotté le ventre de Simon avec ses deux mains. À mesure qu’elle augmentait la pression du massage, elle chantait et répétait plusieurs fois certaines phrases. La vieille femme s’est penchée et elle a éloigné les mauvais esprits en soufflant. Finalement, elle l’a enveloppé dans une peau d’ours et elle a donné assez de thé chaud au garçon pour le faire suer.

Miguel et Tyee ont laissé Simon se reposer.

En fin d’après-midi, les deux garçons sont retournés voir leur compagnon.

Le ciel était encore couvert, mais en signe d’espoir pour des jours meilleurs, le soleil s’est montré pendant un instant. Les rayons se sont pointés au-dessus du sommet des montagnes pour passer à travers les arbres protecteurs pour doucement briller sur le littoral. Les éclatantes fleurs blanches et pourpres ont ajouté un brin de couleur, mais la couverture de nuages permanents et de brouillard est revenue refroidir la température, garder l’humidité et entourer le cœur déchiré de Simon.

« Viens. » Tyee a utilisé un des quelques mots qu’ils connaissaient dans l’autre langue.

Les garçons ont suivi et Tyee les a conduits le long de la rive à l’estuaire d’un grand ruisseau. À cet endroit, où l’eau douce rencontre l’eau salée du Pacifique, le ruisseau était vivant de poissons et de vie sauvage. Les saumons retournaient pour frayer. Les poissons aux corps roses remontaient le ruisseau en se catapultant au-dessus des rochers et des arbres tombés. Rien sauf la mort ne pouvait arrêter les jeunes saumons chinook et soho dans leur quête de frayer dans les ruisseaux cristallins.

Miguel s’est accroupi près de l’eau pour comparer l’odeur du cèdre à celle de l’eau salée. Un gros saumon kéta a sauté dans les airs et a frappé Miguel sur la joue. Le garçon est tombé à la renverse et ses amis ont ri au moment où un gros bleu commençait à apparaître sous l’œil droit de Miguel.

Tyee a ramassé son équipement de pêche. Le garçon savait exactement comment tenir la longue tige et l’hameçon de fer. Il a raidi les jambes et a positionné son outil juste devant le poisson combatif. Il a donné un bon coup et il a attrapé le poisson derrière les branchies. Tyee a plié les genoux et tordu son large dos. Il a tiré la tige hors de l’eau et il a lancé le poisson qui se débattait contre les rochers. En trois minutes, il avait attrapé trois poissons. Simon voulait essayer la technique.

Tyee a passé la longue et solide canne à pêche au jeune marin. Le reflet de l’eau a confus Simon et il a complètement raté son coup lors de ses premières tentatives. Il s’est avancé dans un bassin marécageux plein d’algues. Les algues ralentissaient les poissons et Simon a concentré son énergie sur un gros soho. Il a tiré sur sa canne et l’hameçon de fer a pénétré dans la chair rose.

La bataille n’était pas finie. Au moment où Simon sortait sa capture hors de l’eau, des bulles d’air ont émergé à la surface de l’eau. Une loutre de mer s’est tournée sur son dos couvert de fourrure. La loutre a enfoncé les griffes de ses pattes avant dans le saumon de Simon. L’animal était déterminé et fort. Les riches et brillants poils bruns de la loutre de mer peuvent être de « l’or doux » pour les négociants maritimes de la Russie, de l’Espagne et de l’Angleterre, mais cette jeune loutre était un batailleur déterminé.

La loutre n’avait aucune intention de donner son pelage épais et dense à cet envahisseur. Elle a enfoncé ses dents dans le poisson et s’est propulsée dans les eaux profondes avec ses pattes arrière. Le mouvement a pris Simon par surprise et il a échappé sa canne. Le garçon est tombé lourdement à la renverse et il a heurté son bras sur un rocher de rivière sans pardon. Tyee et Miguel ont fait des grimaces de sympathie quand ils ont entendu le bruit d’os qui éclataient.

Pour comble d’insulte, les nuages sombres qui menaçaient depuis les deux dernières semaines se sont ouverts. Un orage torrentiel aussi puissant que la mousson des Caraïbes de Miguel a trempé les garçons. On ne pouvait pas distinguer les larmes de douleur et d’angoisse de Simon des gouttes de pluie battante du Pacifique Nord-Ouest.

La fracture était grave, mais nette. Le bras de Simon était écarté de son corps. Tyee a couru chercher de l’aide pendant que Miguel réconfortait son ami. Un moment plus tard, le chef Maquina était penché au-dessus du garçon. Il a fait un signe à un des aînés et ils se sont mis au travail sur le corps fragile, blessé et de peau blanche du garçon. Avec habileté et une grande confiance, ils ont remis les os fracturés en place et ils ont fermement enveloppé son bras avec de l’écorce de cèdre.

Les jeunes membres de la tribu cherchaient des branches brisées, mais solides. L’aînée a utilisé ce bois pour fixer le bras de Simon contre son corps. Puis ensemble, ils ont placé un morceau de broussin sous l’aisselle de Simon pour donner un appui supplémentaire. Puis avec de la corde tressée, ils ont attaché le bras de Simon autour de son torse. Juste avant de le couvrir d’une peau d’ours, l’aîné a versé un sac d’eau salée sur la plaie ouverte pour la nettoyer. Un soupçon de couleur est revenu au visage de Simon au moment où les puissants hommes Nootka ont soulevé Simon sur une planche de cèdre pour le ramener à la chaloupe du navire qui attendait sur la rive.

Le chef Maquina a placé un scintillant coquillage d’abalone dans la bonne main de Simon et les membres de l’équipage du Discovery ont ramené le garçon au navire. Le médecin anglais s’est accroupi sur le pont pour examiner le jeune marin. Il ne pouvait rien faire pour améliorer le pansement. Les os fracturés étaient bien en place et ils allaient complètement guérir.

Le médecin s’est relevé et a dit à Miguel et à Tyee d’aider leur ami blessé à descendre sous le pont pour qu’il se couche dans son lit. Les deux garçons ont commencé à dégager un chemin pendant que Simon appuyait sa tête sur le pont. Il a jeté un coup d’œil aux nuages gris qui semblaient se moquer encore de lui en crachant quelques gouttes. Un mouvement a attiré son attention et il a aperçu un macareux huppé à bec rouge. Simon a regardé l’oiseau faire des cercles autour du pont, puis descendre en piqué pour déposer ses fientes blanches sur le front de Simon.  Les dégâts gluants ont par la suite coulé sur la joue du garçon. Miguel et Tyee ont bien ri.

Simon ne partageait pas leur amusement. Sa mélancolie est revenue. Il a fermé les yeux et a revécu sa journée sans dire un mot.

« Les Nootka ont guéri mon mal de ventre. La loutre, que nous abattons pour le commerce, a pris sa revanche sur moi.  Le ciel est en train de me tomber sur la tête. Même les oiseaux de mer de cette terre mystérieuse m’insultent en faisant leurs besoins sur moi. Avons-nous vraiment affaire ici? »

 Simon n’a pas bien dormi cette nuit-là.

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